Troubles temporo-mandibulaires
Prise en charge assurée par Charbel Kortbawi, ostéopathe à Beyrouth, au sein de l'Active Health Clinic, à Achrafieh.
Comprendre les douleurs chroniques de la mâchoire
Définition et épidémiologie
Parmi les douleurs musculosquelettiques qui s'installent dans la durée, celles de l'articulation temporo-mandibulaire (ATM) arrivent au deuxième rang, juste derrière le bas du dos, et concernent entre 6 et 9 % des adultes à l'échelle mondiale. Le tableau associe une gêne au niveau de la mâchoire et des tissus voisins à d'autres manifestations : céphalées, douleurs de l'oreille, craquements ou crépitements de l'articulation, et une mastication devenue moins fluide. On parle de douleur chronique dès lors qu'elle persiste au-delà de trois mois.
Quelles sont les causes ?
- Atteinte de l'articulation elle-même : déplacement du disque, arthrose de l'ATM
- Origine myofasciale liée au bruxisme et au serrement des dents, la surcharge des muscles engendrant des points gâchettes sensibles
- Chocs uniques ou microtraumatismes répétés : intervention dentaire longue, coup reçu sur la face ou la nuque
- Maladies inflammatoires générales comme la polyarthrite rhumatoïde ou la spondylarthrite, susceptibles d'atteindre l'articulation
Lorsqu'elles se prolongent, ces agressions favorisent une sensibilisation centrale : le seuil de déclenchement de la douleur diminue et le système nerveux réagit de façon exagérée à chaque signal. Sur cette base biologique viennent se greffer des éléments psychologiques et environnementaux, du stress à l'anxiété en passant par l'humeur dépressive, la charge de travail, un sommeil de mauvaise qualité ou l'isolement.
Symptômes des douleurs de la mâchoire
- Douleur juste en avant de l'oreille
- Douleur de la mâchoire elle-même
- Tension douloureuse des muscles masticateurs
- Céphalées
- Bruits articulaires : claquements, crissements
- Ouverture de la bouche réduite
- Acouphènes
SADAM, ATM, DC/TMD : s'y retrouver dans le vocabulaire
La littérature emploie plusieurs appellations pour une même réalité. Le sigle français traditionnel est SADAM (Syndrome Algo-Dysfonctionnel de l'Appareil Manducateur), tandis que les publications internationales retiennent TMD (Temporomandibular Disorders). Attention à ne pas confondre : les lettres ATM (ou TMJ en anglais) ne désignent que l'articulation, jamais le trouble lui-même.
La référence diagnostique actuelle porte le nom de DC/TMD (Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders). Parue en 2014 sous l'égide d'un consortium international mené par Schiffman et Ohrbach, elle répartit les troubles en trois familles :
- Origine musculaire : douleurs myofasciales des masséters, du temporal et des ptérygoïdiens, réveillées par la palpation ou l'effort de contraction. C'est le motif le plus courant en consultation d'ostéopathie.
- Origine intra-articulaire : déplacements discaux avec ou sans réduction, arthralgie, arthrose de l'ATM, souvent trahis par un claquement, un ressaut ou un blocage passager.
- Formes mixtes : coexistence des deux mécanismes chez une même personne.
À cet axe clinique, le DC/TMD ajoute un second volet consacré au retentissement psychologique (anxiété, dépression, tendance au catastrophisme), en cohérence avec la lecture biopsychosociale défendue par les recommandations du BMJ 2023.
Quels signes doivent attirer l'attention ?
Plusieurs observations orientent vers un trouble de l'ATM et aident à ajuster la prise en charge :
- Douleur préauriculaire : ressentie juste devant le tragus, elle s'accentue à la mastication ou lors d'une ouverture forcée.
- Ouverture buccale réduite : le DC/TMD fixe à 40 mm entre les incisives le seuil de référence international ; en deçà, on considère l'ouverture comme limitée.
- Bruits de l'articulation : le claquement évoque plutôt un déplacement discal réductible, la crépitation une composante arthrosique.
- Blocage en ouverture ou en fermeture : épisodes passagers ou durables, à ne pas confondre avec une simple raideur au réveil.
- Douleurs projetées : otalgie sans cause ORL, céphalée temporale, douleur du haut du cou, impression d'oreille bouchée.
Certaines situations imposent un avis médical avant toute manipulation : blocage complet et soudain à l'ouverture, difficulté à déglutir, amaigrissement inexpliqué, fièvre ou antécédent de cancer de la sphère ORL. Elles dépassent le cadre de l'ostéopathie et relèvent d'un médecin.
Un lien étroit entre mâchoire, cervicales et maux de tête
Il est fréquent que les personnes souffrant d'un SADAM décrivent aussi des douleurs dans le haut du cou et des céphalées. Ce chevauchement n'a rien de fortuit : il découle d'une convergence neuro-anatomique bien identifiée.
Les informations sensitives transmises par le nerf trijumeau, qui dessert la mâchoire, le visage et une partie du crâne, rejoignent celles des racines cervicales C1, C2 et C3 sur un relais commun du tronc cérébral, le noyau trigémino-cervical. Décrite par Bogduk en 1992, cette convergence constitue le fondement neurophysiologique de la céphalée cervicogénique.
Sur le terrain clinique, les travaux de Fernández-de-las-Peñas et de son équipe, publiés en 2010, ont mis en évidence chez des patientes atteintes de SADAM myofascial des points gâchettes actifs à la fois dans les muscles de la mastication (temporal, masséter) et dans la musculature cervicale haute (trapèze supérieur, sterno-cléido-mastoïdien, sous-occipitaux). Les territoires de douleur projetée de ces points recouvrent exactement les zones où le patient situe ses maux de tête.
Ce qu'il faut en retenir : se limiter à la mâchoire chez quelqu'un qui présente en plus des tensions cervicales, c'est ne traiter qu'un fragment du problème. L'ostéopathie évalue et libère l'ensemble de la chaîne cervico-céphalique, ce qui explique qu'une amélioration au niveau de la mâchoire s'accompagne souvent d'une baisse des céphalées et de la sensation d'oreille bouchée.
Comment soigner une douleur chronique de la mâchoire ?
Ce que préconise le BMJ (British Medical Journal), décembre 2023
Recommandations fortes en faveur :
- Thérapie comportementale et cognitive (TCC)
- Mobilisations articulaires passives
- Travail postural
- Étirements et exercices ciblant les muscles de l'ATM
- Traitements des points gâchettes (trigger points therapy)
- Prise en charge habituelle
Recommandations conditionnelles en faveur :
- Manipulation
- Anti-inflammatoires non stéroïdiens + TCC
- Acupuncture
- Exercices associés aux mobilisations articulaires
Traitement par ostéopathie et thérapie manuelle à Beyrouth
Ce suivi fait partie intégrante de notre travail sur la douleur chronique de l'appareil locomoteur.
Efficacité scientifiquement prouvée du traitement ostéopathique
Les données scientifiques confirment l'intérêt de l'ostéopathie et de la thérapie manuelle face aux douleurs chroniques de la mâchoire : les études rapportent un net recul de la douleur et un gain de qualité de vie pour les patients. Le travail manuel, précis et sans risque, vise à détendre aussi bien la musculature de l'articulation temporo-mandibulaire que celle de la région cervicale.
Charbel Jean Kortbawi (D.O., M.Sc.) reçoit à son cabinet d'Achrafieh, à Beyrouth, les patients confrontés à des douleurs de l'ATM aiguës comme chroniques. Titulaire du Diplôme Français d'Ostéopathie (ESO Paris, Bac+6, mention très bien) et d'un Master 2 en Neurosciences du mouvement (Paris Est-Créteil), il a complété son parcours par plusieurs diplômes universitaires dédiés à la douleur, dont la Gestion de la Douleur Chronique (Sorbonne) et Douleur et Motricité Humaine (UPHF). Membre de la SFETD (via le C2R) et de l'IASP, fort de plus de 18 ans d'expérience et d'un passage à l'Hôpital Américain de Paris, il inscrit le soin de la mâchoire dans une approche globale de la douleur.
Ostéopathe, dentiste, orthodontiste : à chacun son rôle
Les recommandations du BMJ 2023 sur le SADAM plaident pour une prise en charge coordonnée et multimodale, chaque intervenant agissant sur une facette du problème :
- Le dentiste examine l'occlusion, recherche d'éventuels foyers infectieux, confectionne au besoin une gouttière de désengrènement (indiquée en cas de bruxisme avéré) et soigne caries et atteintes parodontales capables d'entretenir la douleur.
- L'orthodontiste entre en jeu quand la dysfonction découle d'une malocclusion marquée (classe II importante, béance antérieure, décalage transversal), le plus souvent après un premier bilan dentaire.
- L'ostéopathe agit sur le versant musculaire (masséters, temporal, ptérygoïdiens), redonne de la mobilité à l'ATM et prend en compte la chaîne cervicale qui l'accompagne, sans négliger l'éducation à la douleur ni les conseils de posture.
- Le psychologue (TCC) intervient lorsque le stress, l'anxiété ou le catastrophisme nourrissent le bruxisme et la douleur ; il s'agit d'une recommandation forte du BMJ 2023.
Loin de s'opposer, ces approches gagnent en efficacité quand elles se conjuguent. Un traitement centré sur une seule dimension laisse souvent de côté ce qui entretient la douleur sur le long terme. La question d'un accompagnement en syndrome myofascial se pose d'ailleurs souvent dans les formes chroniques, où les points gâchettes des muscles masticateurs jouent un rôle central.
Questions fréquentes (FAQ)
De combien de séances a-t-on besoin pour une douleur de mâchoire ?
Pour une atteinte chronique de l'ATM, il faut compter en moyenne 4 à 6 séances ; une douleur aiguë peut s'améliorer dès 2 à 3 séances. Travailler de concert avec le dentiste, notamment via une gouttière occlusale, améliore nettement les résultats.
Dentiste ou ostéopathe : qui consulter en premier pour la mâchoire ?
Les deux prises en charge se complètent. Le dentiste s'occupe du versant occlusal (gouttière, réglage dentaire) pendant que l'ostéopathe traite les composantes musculaire et articulaire. Une coordination entre les deux est conseillée, dans la ligne des recommandations du BMJ 2023.
L'ostéopathie agit-elle sur le bruxisme nocturne ?
En relâchant les muscles sollicités par le bruxisme (masséters, temporal, ptérygoïdiens), l'ostéopathie peut espacer les épisodes. Elle ne prend pas en charge le volet psychologique du bruxisme, du ressort de la TCC.
Quels symptômes évoquent un trouble de l'ATM ?
On retrouve typiquement une douleur devant l'oreille, une ouverture de bouche limitée, des bruits articulaires (claquements, crissements), des maux de tête, des douleurs cervicales associées et, parfois, des acouphènes. Ces signes peuvent toucher un seul côté ou les deux.
Une mâchoire qui craque, faut-il s'inquiéter ?
Un craquement isolé, sans douleur ni gêne à l'ouverture, est banal chez l'adulte et ne réclame aucun traitement en soi. Il prend de l'importance s'il s'accompagne de douleur, de blocage, d'une déviation à l'ouverture ou d'une difficulté à mâcher ; une évaluation permet alors de savoir s'il s'agit d'un déplacement discal réductible.
Combien de temps pour libérer une mâchoire bloquée ?
Un blocage aigu bouche fermée, avec une ouverture impossible au-delà de 25 à 30 mm, constitue une urgence relative à évaluer sous 48 à 72 heures. Quand la prise en charge est précoce, l'amplitude se rétablit généralement en 1 à 3 séances ; un blocage installé depuis plusieurs semaines demande un suivi plus long, souvent complété par un bilan dentaire.
L'ostéopathie est-elle efficace sans gouttière dentaire ?
Oui : sur les composantes musculaire et articulaire du SADAM, l'ostéopathie peut suffire. La gouttière représente un plus lorsqu'un bruxisme nocturne est confirmé. Le guide du BMJ 2023 recommande fortement la thérapie manuelle, les exercices, la TCC et l'éducation à la douleur, la gouttière occlusale n'étant conseillée qu'au cas par cas suivant le tableau clinique.
Peut-on atténuer les acouphènes d'origine mandibulaire par l'ostéopathie ?
Certains acouphènes se modifient au gré de la position et de la contraction de la mâchoire, ce qui traduit une composante somato-sensorielle en lien avec la convergence trigémino-cervicale. Pour ces personnes, combiner le travail de la mâchoire et celui des cervicales hautes peut faire baisser l'intensité ou la fréquence du sifflement. En revanche, l'ostéopathie reste sans effet sur les acouphènes d'origine cochléaire. Plus de détails dans l'article dédié.
Références scientifiques
- Schiffman E, Ohrbach R, Truelove E, et al. Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders (DC/TMD) for Clinical and Research Applications. J Oral Facial Pain Headache. 2014;28(1):6-27. doi.org/10.11607/jop.1151
- Busse JW, Casassus R, Carrasco-Labra A, et al. Management of chronic pain associated with temporomandibular disorders: a clinical practice guideline. BMJ. 2023;383:e076227. doi.org/10.1136/bmj-2023-076227
- Armijo-Olivo S, Pitance L, Singh V, Neto F, Thie N, Michelotti A. Effectiveness of Manual Therapy and Therapeutic Exercise for Temporomandibular Disorders: Systematic Review and Meta-Analysis. Phys Ther. 2016;96(1):9-25. doi.org/10.2522/ptj.20140548
- Slade GD, Ohrbach R, Greenspan JD, et al. Painful Temporomandibular Disorder: Decade of Discovery from OPPERA Studies. J Dent Res. 2016;95(10):1084-1092. doi.org/10.1177/0022034516653743
- Lobbezoo F, Ahlberg J, Raphael KG, et al. International consensus on the assessment of bruxism: Report of a work in progress. J Oral Rehabil. 2018;45(11):837-844. doi.org/10.1111/joor.12663
- List T, Jensen RH. Temporomandibular disorders: Old ideas and new concepts. Cephalalgia. 2017;37(7):692-704. doi.org/10.1177/0333102416686302
- Fernández-de-las-Peñas C, Galán-del-Río F, Alonso-Blanco C, Jiménez-García R, Arendt-Nielsen L, Svensson P. Referred pain from muscle trigger points in the masticatory and neck-shoulder musculature in women with temporomandibular disorders. J Pain. 2010;11(12):1295-1304. doi.org/10.1016/j.jpain.2010.03.005
- Bogduk N. The anatomical basis for cervicogenic headache. J Manipulative Physiol Ther. 1992;15(1):67-70. PMID 1740655



